jeudi 1 septembre 2016
lundi 29 août 2016
La biographe que je suis
Être biographe s’est accueillir le récit de
l’autre
Je
suis arrivée chez madame Miel. Elle me fait pénétrer dans son salon, me propose
un siège et part me préparer un café. Mon regard vagabonde dans cette pièce
dont la lumière est feutrée par un rideau couleur ocre. D’un coup, mes yeux
s’arrêtent sur d’étranges documents, posés certainement depuis longtemps sur
cet ancien buffet. Le papier vieilli dévoile un faire-part de naissance. Juste
à côté, comme pour marquer le temps, un autre faire-part, mais de remerciement
de décès. Concerne-t-il la même personne ?
Lors
de la demande de madame Miel pour réaliser sa biographie, elle m’a exprimé sa
volonté de témoigner de son expérience pour la transmettre à son époux. Nous
avons longuement parlé de son enfance, de son premier rendez-vous avec son
mari. Aujourd’hui, elle souhaite évoquer son rêve d’avoir un enfant.
De
suite, je fais un lien avec ces deux faire-part. Je prends conscience que cette
séance va être difficile, remplie d’émotion. J’appréhende, comment vais-je accueillir
cette douleur d’une mère ?
Est-ce
que j’ai un paquet de mouchoirs dans mon sac ? Oui, ouf ! J’ai au moins cela.
Oh,
là, là ! Je sens le stress m’envahir. Comment vais-je pouvoir introduire les
choses ?
Elle
me rejoint, le café chaud dégage une petite fumée, une odeur douce. Madame Miel
a les traits tirés. Elle sait que la rencontre va être difficile. Elle a dû
avoir un sommeil agité. Faire un retour dans le passé, c’est douloureux.
-
Merci pour le café.
Je
la fixe.
-
Nous sommes à notre troisième rendez-vous. La
dernière fois que nous nous sommes vues, vous m’avez évoqué votre première rencontre
avec votre mari.
-
Oui, je me souviens. Nous nous sommes mariés
cinq ans après, le 16 août 2000. Il y a déjà seize ans. C’est loin.
Elle
semble hésitante dans sa voix, des petits tremblements se font sentir.
-
Souhaitez-vous que l’on poursuive votre vie de
couple ?
-
Oui, j’ai une chose difficile à évoquer…
Je
sens qu’elle a besoin de temps. J’accepte le silence qui s’installe.
-
Je sais, vous m’avez prévenu que vous n’étiez
pas thérapeute…
-
C’est exact
-
Mais si je ne parle pas de cet évènement, je
n’arriverais pas à avancer.
-
Je comprends.
Elle
me fixe droit dans les yeux comme pour me demander l’autorisation de parler. Je
lui serre sa main posée devant moi, sur la table.
-
Il y a quatorze ans… avec mon époux… nous
attendions un enfant.
Ces
yeux rougissent sous les larmes qui commencent à apparaître. Je maintiens sa
main, je ne peux pas faire autrement.
-
J’ai passé neuf mois de grossesse merveilleux.
Toutes sortes de sensations m’ont traversé. Mon petit bougeait. Tout allait
bien. C’était magique cette vie qui grandissait en moi.
Silence
très long. Les émotions sont là. Comme des voiles grandes ouvertes, agitées par
le vent qui s’est invité par la fenêtre entrouverte. Elle me regarde et
maintenant c’est elle qui saisit ma main. A-t-elle peur que j’arrête tout ?
Non, je n’ai pas le droit, je me dois de l’écouter, de l’accompagner dans son
récit. J’attrape mes mouchoirs et je lui en tends un, comme pour lui dire « vous
pouvez continuer. Je reste là ». Je fixe les documents sur le buffet. Ils
semblent nous attendre ? Je la regarde.
-
Ce sont les faire-part qui concernent ce
malheureux évènement ?
Tout
en voulant maitriser sa tristesse, elle détourne son regard en direction de ces
cartes. Un petit rictus se dessine au coin de sa bouche. Avec une grande
tendresse, elle reprend :
-
Oui, c’est cela… on était tellement heureux
d’avoir un enfant. Ce jour-là, les contractions me torturaient. Nos cœurs
remplis de joies et d’angoisses, nous nous sommes rendus à la clinique. Notre
impatience de rencontrer ce petit être tant voulu nous harcelait.
Elle
relâche ma main, que je me réapproprie pour noter ses propos. Au rythme du
grincement de ma plume sur mon cahier, elle poursuit :
-
Ça faisait trois heures que nous étions à la
clinique. D’un coup, j’ai ressenti une grosse douleur au bas du ventre. J’ai
cru que le travail allait débuter. Mais subitement, ont surgi sage-femme,
infirmières, médecins. Ils s’activaient autour de moi, je ne comprenais pas ce
qu’il se passait. Je savais que quelque chose d’anormal se déroulait en moi. Il
y avait un problème… mais aucune explication de la part des soignants…
Très
long silence, durant lequel madame Miel souffle, cherche à contrôler ses
émotions. Elle respire fort, et puis de plus en plus doucement. Je la fixe, je
sens que je ne dois pas détourner mon regard, qu’elle attend mon soutien, ma
compassion. D’un coup, elle reprend ma main, laissée là sur cette grande table
en bois.
-
Ils m’ont fait une césarienne, mais c’était trop
tard. Mon petit bébé était devenu un ange. Ils n’ont pas pu le réanimer.
Les
larmes coulent sur son visage boursoufflé. Elle regarde, droit dans mes yeux.
Et pourtant j’ai le sentiment que ce n’est pas moi qu’elle voit. Je perçois de
la colère en elle.
-
Je hais tout le monde, je hais encore tout le
monde. Pourquoi nous ? Pourquoi moi ? Pourquoi notre bébé ?
Je
me cale sur le dossier de mon siège. Je ne peux que laisser crier sa douleur,
sa rage, sa haine. J’ai besoin de me distancer. Je n’ai jamais connu cette
situation, mais elle me touche, me bouscule. Je ressens une pression dans ma
poitrine. J’aperçois une carafe d’eau à proximité, je la saisis, je lui sers un
verre qu’elle approche délicatement de ses lèvres, elle boit une gorgée.
-
Je m’excuse.
-
Vous n’avez pas à vous excuser. Ne vous
inquiétez pas.
-
Mais je souhaiterais vraiment que mes proches,
mon mari comprennent ce que je vis depuis quatorze ans. Je me suis murée dans
un silence durant toutes ces années. Mon époux est resté proche de moi, il m’a
soutenu alors que je sais que lui aussi, il a beaucoup souffert. Je voudrais
tellement lui dire comme je l’aime. Comme je regrette de ne pas avoir su l’écouter,
entendre. Il a tout fait pour moi.
-
Vous pouvez peut-être m’expliquer comment il a
réagi ?
-
Oui, je veux bien parler de ma perception. Il
faut savoir qu’au début, nous étions tous les deux très en colère. Ensuite, je
l’ai rendu responsable et en même temps je me sentais tellement coupable.
-
Qu’exprimait votre mari ?
-
….
dimanche 17 juillet 2016
Apocalypse
L’APOCALYPSE
Elle marche à côté de
son mari, de son ami, de ses parents. Le spectacle finit, d’un pas tranquille,
ils déambulent lentement sur cette promenade des Anglais. Il fait doux, la
magie du feu d’artifice cède place aux sons des vagues. Une petite brise
caresse leurs visages, elle est sereine. Son enfant court devant la poussette
du petit dernier. La fin de la soirée s’achève dans la sérénité. Elle discute,
rit avec ses proches.
Sécurisés
sur cette route, si vivante durant la journée. Chacun déambule, échange avec
son voisin.
D’un
coup, venue de nulle part, cette masse blanche. Sous le vacarme des pneus, sous
les cris de désespoir, son enfant, son mari, ses parents, son ami
disparaissent. Happés par cette masse blanche, la stupeur la saisit.
Consternée, épouvantée, elle reste figée, debout, au centre de cette promenade.
Elle sert fort la poussette de son petit dernier, elle est seule parmi les
corps. Son regard fixe, la bouche béante, aucun cri sort. Son esprit est vidé,
absence de pensée, absence de réaction, elle tourne sur elle-même. Elle
regarde, consternée, le néant, l’apocalypse.
Une voix faible
s’échappe de sa bouche, une voix qui se fait de plus en plus perçante. Des cris
s’arrachent de sa gorge, les noms de son enfant, ses parents, son mari, son
ami. Pas de réponse, personne. Des cris sourds, des coups de feu au loin, des
ombres qui courent, des corps partout, allongés, défigurés. Elle regarde
hébétée, ahurie, elle pivote sur elle-même. Elle sert très fort la poussette de
son petit dernier. Son regard se fige, elle voit devant elle, à terre… dans une
flaque de sang… elle découvre la torpeur, l’horreur. Ils sont là, son enfant,
son mari, ses parents, son ami. Ils sont là, allongés, inertes, sans vie. Le
monde s’écroule, l’inimaginable est là. Devant elle, sa vie s’arrête, devant
elle l’impensable.
Elle
sursaute, une main la saisie, la couvre d’une couverture. Une main la sert, des
bras l’entourent. Cette main enveloppe les siennes, l’invite à lâcher la
poussette de son petit dernier. Cet enfant qui pleure, qui tremble, qui ne
comprend pas. Elle découvre cette promenade couverte de rouge, où des âmes
s’activent sous le bruit des sirènes.
Deux
kilomètres de promenade, deux kilomètres d’apocalypse.
Et demain ! Que se
passera-t-il ? Cette femme avec son petit dernier, seule, sans son enfant qui
courait, sans son mari qui l’aimait, sans ses parents qui l’accompagnaient,
sans son ami qui la comprenait. Ce lendemain comment se vivra-t-il ? Hommage,
larmes, colères, soutien, solidarité… demain restera un mystère.
Alors,
offrons cette bougie pour toutes ces vies arrachées.
vendredi 15 juillet 2016
Le camion de l'horreur
Le ciel plein de lumière,
Les yeux pétillants de bonheur
Les couleurs illuminent les coeurs,
Les étincelles colorient le ciel,
Tous souriant, quittent cette promenade des anglais
Enfants et parents, jeunes et personnes âgées.
Ensemble, pour fêter la paix,
D’un coup, catastrophe, résurgence de la folie.
Un camion fou fonce, écrase et tue.
La guerre surgit avec ses horreurs.
Deux kilomètres de vie, deux kilomètres de mort.
Les cris envahissent les rues
La panique ressurgit,
L’incompréhension paralyse.
Isabelle THEROND
Un cri
Un cri
Il
est là, assis devant son volant. Droit, calé contre son siège. Les yeux
hagards, il fixe l’horizon devant lui. Déterminé, voilà trois jours qu’il
attend ce moment.
Il regarde tous ces
gens, noirs, blancs, asiatiques, musulmans, catholiques, juifs… Il les fixe,
les yeux remplis de haine. Une volonté meurtrière dans son regard, face à ses
enfants qui courent, qui crient, qui jouent. Face à ces personnes qui parlent,
chantent, rigolent. Face à ce spectacle de joie, de communion, d’union.
Au
volant de son poids lourd blanc, couleur de l’innocence tâchée par la haine, il
appuie sur son accélérateur. Avance progressivement, de plus en plus vite, la
rancune dans l’âme, son besoin d’anéantir, il appuie sur son accélérateur.
Tel
un bolide, à toute allure il fonce droit devant lui. Devant lui des êtres déshumanisés.
Des quilles à détruire. Il veut tuer, il veut écraser, il fonce.
Des
cris surgissent, des corps heurtent son engin de mort. Il rit, il jubile.
Des
armes retentissent, le bolide s’arrête, le silence se fait.
Stupéfaction,
les visages effarés, les larmes coulent, l’incompréhension prend le dessus, des
cris, des appels surgissent. Le silence brisé par les sirènes. Devant nous,
partout autour de nous, des corps éparpillés, allongés sur ce parterre de sang.
Des âmes qui errent, des corps égarés, des bras qui s’enlacent, des pleurs qui retentissent.
Que s’est-il passé ? Pourquoi autant d’horreur ?
Face
à l’atrocité et à la haine, la solidarité apparaît. Ces bras qui accueillent,
qui tentent de protéger. Des mots pour rassurer, des gestes pour réconforter,
des actions pour donner. Un élan de soutien, un besoin d’aider, une nécessité
d’agir, de dire, de crier « Non à la barbarie ! »
Nous
sommes tous unis face à la haine. Nous sommes tous avec vous, victimes de Nice
et du monde entier.
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