lundi 29 août 2016

La biographe que je suis

Être biographe s’est accueillir le récit de l’autre

Je suis arrivée chez madame Miel. Elle me fait pénétrer dans son salon, me propose un siège et part me préparer un café. Mon regard vagabonde dans cette pièce dont la lumière est feutrée par un rideau couleur ocre. D’un coup, mes yeux s’arrêtent sur d’étranges documents, posés certainement depuis longtemps sur cet ancien buffet. Le papier vieilli dévoile un faire-part de naissance. Juste à côté, comme pour marquer le temps, un autre faire-part, mais de remerciement de décès. Concerne-t-il la même personne ?
Lors de la demande de madame Miel pour réaliser sa biographie, elle m’a exprimé sa volonté de témoigner de son expérience pour la transmettre à son époux. Nous avons longuement parlé de son enfance, de son premier rendez-vous avec son mari. Aujourd’hui, elle souhaite évoquer son rêve d’avoir un enfant.
De suite, je fais un lien avec ces deux faire-part. Je prends conscience que cette séance va être difficile, remplie d’émotion. J’appréhende, comment vais-je accueillir cette douleur d’une mère ?
Est-ce que j’ai un paquet de mouchoirs dans mon sac ? Oui, ouf ! J’ai au moins cela.
Oh, là, là ! Je sens le stress m’envahir. Comment vais-je pouvoir introduire les choses ?
Elle me rejoint, le café chaud dégage une petite fumée, une odeur douce. Madame Miel a les traits tirés. Elle sait que la rencontre va être difficile. Elle a dû avoir un sommeil agité. Faire un retour dans le passé, c’est douloureux.
-       Merci pour le café.
Je la fixe.
-       Nous sommes à notre troisième rendez-vous. La dernière fois que nous nous sommes vues, vous m’avez évoqué votre première rencontre avec votre mari.
-       Oui, je me souviens. Nous nous sommes mariés cinq ans après, le 16 août 2000. Il y a déjà seize ans. C’est loin.
Elle semble hésitante dans sa voix, des petits tremblements se font sentir.
-       Souhaitez-vous que l’on poursuive votre vie de couple ?
-       Oui, j’ai une chose difficile à évoquer…
Je sens qu’elle a besoin de temps. J’accepte le silence qui s’installe.
-       Je sais, vous m’avez prévenu que vous n’étiez pas thérapeute…
-       C’est exact
-       Mais si je ne parle pas de cet évènement, je n’arriverais pas à avancer.
-       Je comprends.
Elle me fixe droit dans les yeux comme pour me demander l’autorisation de parler. Je lui serre sa main posée devant moi, sur la table.
-       Il y a quatorze ans… avec mon époux… nous attendions un enfant.
Ces yeux rougissent sous les larmes qui commencent à apparaître. Je maintiens sa main, je ne peux pas faire autrement.
-       J’ai passé neuf mois de grossesse merveilleux. Toutes sortes de sensations m’ont traversé. Mon petit bougeait. Tout allait bien. C’était magique cette vie qui grandissait en moi.
Silence très long. Les émotions sont là. Comme des voiles grandes ouvertes, agitées par le vent qui s’est invité par la fenêtre entrouverte. Elle me regarde et maintenant c’est elle qui saisit ma main. A-t-elle peur que j’arrête tout ? Non, je n’ai pas le droit, je me dois de l’écouter, de l’accompagner dans son récit. J’attrape mes mouchoirs et je lui en tends un, comme pour lui dire « vous pouvez continuer. Je reste là ». Je fixe les documents sur le buffet. Ils semblent nous attendre ? Je la regarde.
-       Ce sont les faire-part qui concernent ce malheureux évènement ?
Tout en voulant maitriser sa tristesse, elle détourne son regard en direction de ces cartes. Un petit rictus se dessine au coin de sa bouche. Avec une grande tendresse, elle reprend :
-       Oui, c’est cela… on était tellement heureux d’avoir un enfant. Ce jour-là, les contractions me torturaient. Nos cœurs remplis de joies et d’angoisses, nous nous sommes rendus à la clinique. Notre impatience de rencontrer ce petit être tant voulu nous harcelait.
Elle relâche ma main, que je me réapproprie pour noter ses propos. Au rythme du grincement de ma plume sur mon cahier, elle poursuit :
-       Ça faisait trois heures que nous étions à la clinique. D’un coup, j’ai ressenti une grosse douleur au bas du ventre. J’ai cru que le travail allait débuter. Mais subitement, ont surgi sage-femme, infirmières, médecins. Ils s’activaient autour de moi, je ne comprenais pas ce qu’il se passait. Je savais que quelque chose d’anormal se déroulait en moi. Il y avait un problème… mais aucune explication de la part des soignants…
Très long silence, durant lequel madame Miel souffle, cherche à contrôler ses émotions. Elle respire fort, et puis de plus en plus doucement. Je la fixe, je sens que je ne dois pas détourner mon regard, qu’elle attend mon soutien, ma compassion. D’un coup, elle reprend ma main, laissée là sur cette grande table en bois.
-       Ils m’ont fait une césarienne, mais c’était trop tard. Mon petit bébé était devenu un ange. Ils n’ont pas pu le réanimer.
Les larmes coulent sur son visage boursoufflé. Elle regarde, droit dans mes yeux. Et pourtant j’ai le sentiment que ce n’est pas moi qu’elle voit. Je perçois de la colère en elle.
-       Je hais tout le monde, je hais encore tout le monde. Pourquoi nous ? Pourquoi moi ? Pourquoi notre bébé ?
Je me cale sur le dossier de mon siège. Je ne peux que laisser crier sa douleur, sa rage, sa haine. J’ai besoin de me distancer. Je n’ai jamais connu cette situation, mais elle me touche, me bouscule. Je ressens une pression dans ma poitrine. J’aperçois une carafe d’eau à proximité, je la saisis, je lui sers un verre qu’elle approche délicatement de ses lèvres, elle boit une gorgée.
-       Je m’excuse.
-       Vous n’avez pas à vous excuser. Ne vous inquiétez pas.
-       Mais je souhaiterais vraiment que mes proches, mon mari comprennent ce que je vis depuis quatorze ans. Je me suis murée dans un silence durant toutes ces années. Mon époux est resté proche de moi, il m’a soutenu alors que je sais que lui aussi, il a beaucoup souffert. Je voudrais tellement lui dire comme je l’aime. Comme je regrette de ne pas avoir su l’écouter, entendre. Il a tout fait pour moi.
-       Vous pouvez peut-être m’expliquer comment il a réagi ?
-       Oui, je veux bien parler de ma perception. Il faut savoir qu’au début, nous étions tous les deux très en colère. Ensuite, je l’ai rendu responsable et en même temps je me sentais tellement coupable.
-       Qu’exprimait votre mari ?
-       ….


Isabelle Therond 
Site internet : isabelletherond.com

dimanche 17 juillet 2016

Apocalypse

L’APOCALYPSE




Elle marche à côté de son mari, de son ami, de ses parents. Le spectacle finit, d’un pas tranquille, ils déambulent lentement sur cette promenade des Anglais. Il fait doux, la magie du feu d’artifice cède place aux sons des vagues. Une petite brise caresse leurs visages, elle est sereine. Son enfant court devant la poussette du petit dernier. La fin de la soirée s’achève dans la sérénité. Elle discute, rit avec ses proches.
Sécurisés sur cette route, si vivante durant la journée. Chacun déambule, échange avec son voisin.

D’un coup, venue de nulle part, cette masse blanche. Sous le vacarme des pneus, sous les cris de désespoir, son enfant, son mari, ses parents, son ami disparaissent. Happés par cette masse blanche, la stupeur la saisit. Consternée, épouvantée, elle reste figée, debout, au centre de cette promenade. Elle sert fort la poussette de son petit dernier, elle est seule parmi les corps. Son regard fixe, la bouche béante, aucun cri sort. Son esprit est vidé, absence de pensée, absence de réaction, elle tourne sur elle-même. Elle regarde, consternée, le néant, l’apocalypse.

Une voix faible s’échappe de sa bouche, une voix qui se fait de plus en plus perçante. Des cris s’arrachent de sa gorge, les noms de son enfant, ses parents, son mari, son ami. Pas de réponse, personne. Des cris sourds, des coups de feu au loin, des ombres qui courent, des corps partout, allongés, défigurés. Elle regarde hébétée, ahurie, elle pivote sur elle-même. Elle sert très fort la poussette de son petit dernier. Son regard se fige, elle voit devant elle, à terre… dans une flaque de sang… elle découvre la torpeur, l’horreur. Ils sont là, son enfant, son mari, ses parents, son ami. Ils sont là, allongés, inertes, sans vie. Le monde s’écroule, l’inimaginable est là. Devant elle, sa vie s’arrête, devant elle l’impensable.

Elle sursaute, une main la saisie, la couvre d’une couverture. Une main la sert, des bras l’entourent. Cette main enveloppe les siennes, l’invite à lâcher la poussette de son petit dernier. Cet enfant qui pleure, qui tremble, qui ne comprend pas. Elle découvre cette promenade couverte de rouge, où des âmes s’activent sous le bruit des sirènes.
Deux kilomètres de promenade, deux kilomètres d’apocalypse.

Et demain ! Que se passera-t-il ? Cette femme avec son petit dernier, seule, sans son enfant qui courait, sans son mari qui l’aimait, sans ses parents qui l’accompagnaient, sans son ami qui la comprenait. Ce lendemain comment se vivra-t-il ? Hommage, larmes, colères, soutien, solidarité… demain restera un mystère.
Alors, offrons cette bougie pour toutes ces vies arrachées.


vendredi 15 juillet 2016

Le camion de l'horreur

Le ciel plein de lumière,
Les yeux pétillants de bonheur
Les couleurs illuminent les coeurs,
Les étincelles colorient le ciel,
Tous souriant, quittent cette promenade des anglais
Enfants et parents, jeunes et personnes âgées.
Ensemble, pour fêter la paix,
D’un coup, catastrophe, résurgence de la folie.
Un camion fou fonce, écrase et tue.
La guerre surgit avec ses horreurs.
Deux kilomètres de vie, deux kilomètres de mort.
Les cris envahissent les rues
La panique ressurgit,
L’incompréhension paralyse.


Isabelle THEROND

Un cri


Un cri

Il est là, assis devant son volant. Droit, calé contre son siège. Les yeux hagards, il fixe l’horizon devant lui. Déterminé, voilà trois jours qu’il attend ce moment.

Il regarde tous ces gens, noirs, blancs, asiatiques, musulmans, catholiques, juifs… Il les fixe, les yeux remplis de haine. Une volonté meurtrière dans son regard, face à ses enfants qui courent, qui crient, qui jouent. Face à ces personnes qui parlent, chantent, rigolent. Face à ce spectacle de joie, de communion, d’union.

Au volant de son poids lourd blanc, couleur de l’innocence tâchée par la haine, il appuie sur son accélérateur. Avance progressivement, de plus en plus vite, la rancune dans l’âme, son besoin d’anéantir, il appuie sur son accélérateur.
Tel un bolide, à toute allure il fonce droit devant lui. Devant lui des êtres déshumanisés. Des quilles à détruire. Il veut tuer, il veut écraser, il fonce.
Des cris surgissent, des corps heurtent son engin de mort. Il rit, il jubile.

Des armes retentissent, le bolide s’arrête, le silence se fait.
Stupéfaction, les visages effarés, les larmes coulent, l’incompréhension prend le dessus, des cris, des appels surgissent. Le silence brisé par les sirènes. Devant nous, partout autour de nous, des corps éparpillés, allongés sur ce parterre de sang. Des âmes qui errent, des corps égarés, des bras qui s’enlacent, des pleurs qui retentissent. Que s’est-il passé ? Pourquoi autant d’horreur ?



Face à l’atrocité et à la haine, la solidarité apparaît. Ces bras qui accueillent, qui tentent de protéger. Des mots pour rassurer, des gestes pour réconforter, des actions pour donner. Un élan de soutien, un besoin d’aider, une nécessité d’agir, de dire, de crier « Non à la barbarie ! »




Nous sommes tous unis face à la haine. Nous sommes tous avec vous, victimes de Nice et du monde entier.